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Le sans-abri et son conseiller d’orientation

Àforce de rencontrer des gens de divers milieux, arborant différents traits de personnalité, j’en étais venu à croire que de manière globale, je comprenais la nature humaine et ses besoins. Bref, tout le monde veut la même chose, mais cette « même chose » se présente juste sous différentes formes.

Pourtant, il y a environ une dizaine d’années, j’ai douté, tout d’un coup, de ma prétendue connaissance de l’humain.

Comme consultant pour Emploi-Québec, j’aidais à s’orienter professionnellement des prestataires, lorsque j’ai fait la connaissance d’un type dans la quarantaine portant une grosse barbe brune, aux cheveux longs et à l’allure paisible. 

Le sans-abri et son conseiller d’orientation

Cet individu se trouvait sans travail et sans domicile fixe. À notre première rencontre, il m’avait partagé qu’il n’avait jamais occupé un seul emploi de toute son existence. À ce moment, il vivait chez un ami, dormant sur le fauteuil du salon, puis d’ici une semaine ou deux, il comptait faire la même chose en se rendant chez l’un de ses frères.

Quel travail aimeriez-vous faire le plus? Est-ce qu’il y a une formation que vous aimeriez suivre? Mais de façon posée et en gardant le sourire, il m’a répondu être bien dans sa situation et ne vouloir y apporter aucun changement. Son état ne lui semblait nullement précaire.

J’avais beau insister et sous différents angles, continuer de le questionner, il ne désirait rien d’autre que ce qu’il avait déjà, pas le moindre rêve secret enfoui au fond de lui.

Cet homme n’exprimait aucune colère non plus envers la société, pas de jugement sur la façon que les autres menaient leur destinée. Il faisait juste refuser poliment un mode de vie que je croyais alors représenter un objectif souhaitable pour l’ensemble des gens sur terre.

À une époque comme la nôtre, vivre en dehors de la société est une notion comportant un certain charme, mais davantage de l’ordre du fantasme que de la réalité. J’avais de la difficulté à croire qu’en pratique, un homme en apparence sain d’esprit, capable de fonctionner pouvait opter pour un tel choix. Pas juste non plus pour une année ou deux, mais pour le reste de sa vie.

Grand amateur de littérature, sa passion était surtout de lire des romans. Curieux, je lui posais quelques questions à ce sujet, ce qui l’a amené lors de notre deuxième et dernière rencontre, à me remettre une liste.

J’étais surpris que contrairement à d’autres, il ne me percevait pas comme un ennemi, le « méchant représentant » de ce fameux système qu’il cherchait tant à fuir. Il avait vu plutôt un humain en moi avec qui il avait envie de partager sa connaissance.

En principe, dans cette relation, c’était à moi de lui prodiguer des conseils et là, à l’inverse, c’est lui qui avait pris le temps de me faire des recommandations. Malgré qu’il vivait bien humblement, il avait pensé davantage à mes besoins qu’aux siens.

De retour d’une année à l’étranger, j’ai sorti mes effets personnels des boites de carton. Au milieu d’une pile de livres, je suis tombé sur cette liste que j’avais conservée comme une relique.

Il n’y a pas beaucoup d’objets auxquels je tiens vraiment, mais cette liste en fait partie. Elle est ma preuve tangible que ce personnage charismatique a bel et bien croisé ma route et non pas, après avoir lu trop de romans de Hermann Hesse et de Jack Kerouac, le fruit de mon imaginaire.